Tenir. Partir. Planter.
Le changement climatique ne déplace pas seulement la vigne. Il oblige celles et ceux qui veulent faire du vin à réinventer leur métier. Certains s’installent dans de nouveaux territoires, d’autres réinventent leurs pratiques pour sauver leur domaine, d’autres encore choisissent de partir. De Latour de France à Quimperlé, en passant par le Saumurois, voici trois récits qui racontent comment une nouvelle génération de vigneron·nes redessine le vignoble français.
Photos @Vinofutur
Épisode 2/3 Partir en Loire
« Partir a été un arrachement. Mais c’était ça ou ne plus faire de vin. »
🔓 Enquête / Volet 2/3 – 09 août 2026 – Julie Reux – ⏱ 10 minutes de lecture
1 : Tenir à Latour-de-France : » On sait qu’on sera peut-être les derniers vignerons ici. «
2: Partir à Berrie : » Partir a été un arrachement. Mais c’était ça ou ne plus faire de vin. »
3: Planter en Bretagne : » C’est un luxe de pouvoir tout recommencer. »
Dans le village de Berrie, au Sud de Saumur, il y a des caves troglodytes partout. Vous ne les verrez pas depuis la route, évidemment. Mais le village a son monde « upside down » sous la terre, dans des tunnels de mille ans parfois. Les vignerons y façonnent et stockent leurs vins, la température ne varie que très peu, hiver comme été. Et c’est ça qui a le plus séduit Lucile Fouet, quand elle a découvert le coin, un jour gris et pluvieux d’hiver. « Je venais de Latour-de-France. Les paysages de là-bas, je ne les oublierai jamais. C’est un univers de contrastes, et j’aime ça. Ici, en Loire, tout est un peu blanc, comme délavé. Jamais je ne me suis projetée vivre ici. Mais je m’y habituerai. »
Elle a débarqué dans le village en novembre 2025 après deux années de recherche. Ses critères pour démarrer son propre domaine étaient assez simples : « Un endroit où le foncier n’est pas trop cher et où il y a de l’eau. Il fallait qu’il pleuve un peu pendant au moins vingt ans que je puisse terminer ma carrière. Et aussi, ne pas me retrouver seule. Je voulais un collectif. » Elle a fini par trouver 3ha de cabernet franc, cabernet sauvignon et chenin en conventionnel à Berrie, par l’intermédiaire du vigneron François Saint-Lô, pilier du groupe de la rue des Belles-Caves. « J’en ai pris pour cinq ans à convertir ces vignes, mais bon. Je sais ce que j’ai à faire. » Son nouveau domaine s’appelle « Les fruits de la raison ».
Pourquoi avoir quitté Latour-de-France ? « Il fallait que je parte. Tous mes amis vignerons de Latour me disaient qu’il n’y a pas d’avenir pour le vin là-bas. Même ma patronne m’a dit de laisser tomber et d’aller voir ailleurs. » Parisienne travaillant dans l’événementiel, Lucile a débarqué dans le petit village fortifié des Pyrénées Orientales en 2021, après une « épiphanie » lors d’une dégustation à Nuits-Saint-Georges. Ses pas (et le GlouGuide) l’ont portée jusqu’à ce petit bastion du « Jajakistan » du vin naturel. Ouvrière viticole, elle y apprend peu à peu le métier, de la vigne à la vinification en passant par la commercialisation.
Mais 2021, c’est aussi le début d’une sécheresse historique dans les Pyrénées Orientales, qui dure jusqu’en 2025. « La rivière était en train de mourir. Les vignes crevaient. Les sols étaient comme de la farine. Au printemps, après le débourrement, les souches cessaient d’alimenter leurs bois et tu retrouvais ta vigne comme flambée. On a vu des hivers sans herbe, des printemps sans oiseaux. Des villages ravitaillés en eau par camion-citerne. Une ambiance de fin du monde, d’apocalypse.» S’est ajoutée une crise commerciale sans précédent. « On ne faisait pas de jus et on ne vendait rien. La vigne était épuisée autant que les gens. Ça a été l’hécatombe. Pour moi, c’était partir ou ne plus faire de vin. »
» Le vignoble se déplace « , en lecture libre au bas de cet article ↓
Il n’y a pas de chiffres pour mesurer le nombre de ces « transfuges » viticoles. Selon toute probabilité, le phénomène demeure anecdotique. Il y a certainement plus de vignerons qui abandonnent et changent de métier, que de nouveaux départs ailleurs. Mais chaque récit de ces « réfugiés climatiques du vignoble » met en lumière l’ampleur du choc encaissé par le monde viticole.
Chercher l’Eldorado… ou seulement un sursis
En 2019, une journée à 46°C et des vignes grillées sur pied ont ainsi conduit Angela Weidner et Maxime Aerts à quitter leurs vignes du Gard, pour créer le domaine des « Raisins Suspendus » dans les Hautes Alpes, entre Gap et Briançon, 900 mètres d’altitude, « une région où on a un sursis ». Ils ont récupéré de la vigne, et en ont planté également, tout en poursuivant une activité de négoce avec le Sud, en attendant de trouver l’équilibre. « Mes parents habitent là-bas, mais il n’y avait pas de vignes familiales. Tout a changé quand on a réalisé qu’on pouvait encore partir, si on n’attendait pas trop. Alors que rester, c’était s’engager dans une lutte contre les éléments pour les 30 prochaines années.»
Patrice Delthil, lui, a également quitté Latour-de-France, où il a produit du vin pendant vingt ans : en 2025, lui et son épouse ont vendu le domaine (à des investisseurs suédois) et ont emménagé en Bretagne. « J’ai fui, oui. Il fallait prendre une décision. Se décider soit à courber l’échine et espérer des beaux jours. Mais bon, je n’en voyais pas les signes. Ou partir avant qu’il ne soit trop tard. » Au-delà de l’effroi ressenti devant l’effondrement d’un écosystème, le vigneron interroge aussi les modèles. « Il ne restera bientôt dans ces territoires extrêmes que des gens qui assez héroïques pour travailler dans ces conditions, ou qui feront du vin par plaisir intellectuel ou esthétique, et qui vendront des vins 35€. » Rien à voir avec sa vision du métier.
Après le départ, il y a l’atterrissage. Maxime et Angela ont trouvé leurs marques dans les Hautes Alpes, le Gard ne leur manque pas, pas plus que les vins à 15°. Patrice, lui, cherche un nouveau projet, en lorgnant du côté du vignoble breton émergent. Peut-être son expérience viticole peut-elle trouver là de nouveaux débouchés… Et Lucile découvre une nouvelle réalité dans le Saumurois. « Tout est le contrepied de ce que je connaissais. A Latour, ça fermente vite, ça bouillonne et il faut calmer le jeu. A Berrie, dans les troglos, les fermentations sont longues et s’arrêtent l’hiver, les barriques ne bougent pas. Ici, ils laissent de l’herbe dans leurs vignes pour calmer les rendements ! C’est un concept que je n’avais pas en tête », rigole-t-elle.
Mais le choc le plus brutal est peut-être dans le constat que, même dans ces nouveaux « eldorados », le dérèglement climatique est aussi une réalité, même si elle est vécue différemment. En juin 2026, pendant la canicule, la température est montée jusqu’à 36°C dans les vignes des Raisins Suspendus, dans les Hautes-Alpes. « Ca reste 10°C de moins que ce qu’on avait vécu dans le Gard, mais quand même », observe Maxime. « Je pense qu’il n’y a pas un endroit qui sera épargné. » La vraie différence se joue la nuit : les températures ne dépassent pas 25°C, « ce qui permet à la vigne et aux humains de se reposer. » De quoi conclure que « pour la décennnie en cours, on a fait le bon choix en partant. Mais il est possible que plus tard, ça ne suffise plus. Avec Angela, on s’est déjà dit qu’on ne s’acharnerait pas si faire du vin devienait trop compliqué. » Lucile, elle, se sent encore un peu en décalage. « Moi je pense désertification, eux craignent surtout le gel. Et quand je parle de mon récit, je ne suis pas sûre qu’ils comprennent vraiment ce que je raconte. Ceux qui n’ont pas vécu ça ne peuvent pas comprendre pourquoi on est partis. »
Le vignoble se déplace
🌎 Soyons clairs : croisées avec les données viticoles, les projections climatiques sont défavorables pour l’avenir du vignoble méridional. Pour visualiser les changements à venir, les agro météorologues utilisent entre autres l’indice de Winkler – un indicateur créé dans les années 70 qui classe les aires de production de vin (climat et cépages) en cinq grandes zones (la 5 = Maroc, 2 = Bordeaux, le 1= Champagne, en résumé). Dans le scénario dit « pessimiste » (8.5 / +4°C’ici 2100), une grande partie des vignobles méditerranéens ne rentreraient plus dans cette grille d’ici la fin du siècle. Autrement dit, ils atteindraient des conditions climatiques plus chaudes que celles pour lesquelles cet indice a été conçu. Pour la viticulture actuelle, c’est un bouleversement majeur. Le vignoble du Sud-Ouest, et de la vallée du Rône arriveraient également en zone critique. A la fin du siècle, les régions les plus favorables à la production d’un vin de qualité se situeraient toutes au nord de la Loire.
🧐 Au-delà de la France, une étude de 2024, publiée dans la revue Nature, conclut également que « environ 90 % des régions viticoles côtières et de basse altitude d’Espagne, d’Italie, de Grèce, ainsi que le sud de la Californie et le centre de l’Australie ne seraient plus en capacité de faire du vin de qualité, avec des rendements économiquement viables, si le réchauffement global dépasse les 2 °C. » L’on voit là que les enjeux ne concernent pas tant la survie de la plante, que la capacité des habitants du territoire de vivre de la production de vin, et de maintenir une filière.
🍷 Il reste toutefois des marges de manœuvre : ces cartes et projections ne sont que des outils, pour aider les décideurs (élus mais aussi chefs d’entreprise) à s’adapter au monde qui vient. Changement de cépages, nouvelles pratiques culturales, nouveaux modèles économiques diversifiés devraient sensiblement bouleverser la donne. Reste à savoir si ça suffira, si l’on ne parvient pas, en parallèle, à réduire les émissions carbone et infléchir la courbe de la hausse des températures.
1 : Tenir à Latour-de-France : » On sait qu’on sera peut-être les derniers vignerons ici. «
2: Partir à Berrie : » Partir a été un arrachement. Mais c’était ça ou ne plus faire de vin. »
3: Planter en Bretagne : » C’est un luxe de pouvoir tout recommencer. »
Le nouveau numéro de Vinofutur arrive
Abonnez-vous
à la nouvelle saison
→ Recevez chez vous le prochain numéro “Le vin en mouvement”, en octobre 2026.
→ Profitez du tarif de lancement : 35€/an jusqu’au 30 septembre (puis 45€)
→ Accédez à toute la saison Vinofutur : la veille mensuelle + 4 Wineletters (lettre trimestrielle en papier) [août / novembre / février / mai] + l’accès aux articles web pendant 12 mois.
Et si pouviez avoir TOUT Vinofutur ?
✓ Accédez à tous les articles Vinofutur.
✓ Recevez le prochain Vinofutur ‘Sortir du Rang » chez vous dès sa sortie (oct.26)
✓ Engagez-vous pour les futurs du vin en soutenant notre média indépendant.
+ Des surprises
35€ / an

