B004 ⎜ Demain, que vaudront les vignes ? Benoît Grimonprez
Le dérèglement climatique et la crise viticole actuelle vont-ils changer le prix des vignes demain ? De valeur héritée à réajustement à retardement : le foncier viticole, valeur sûre s’il en est, ne devrait pas échapper au grand chambardement, explique l’expert en droit rural Benoît Grimonprez. Le tout est de savoir à quel rythme.
Les billets – 13/10/26- Benoît Grimonprez
La bio
Benoît Grimonprez est professeur de droit à l’Université de Poitiers. Il est un observateur attentif du monde rural et de ses politiques. Du champ à l’assiette, en passant par le verre, il en décrypte les règles pour imaginer les chemins d’une transition agroécologique.
Son profil Linkedin
Hier : une valeur héritée
Pendant longtemps, la vigne a été une valeur refuge. C’était un capital sûr, dont le prix montait toujours sur le temps long. Une valeur stable, mais surtout héritée. La réputation d’une appellation, d’un terroir, sa rareté ou sa banalité, voilà ce qui en faisait le prix. Cette dimension patrimoniale dominait le marché, qui résistait aux fluctuations de la rentabilité agricole. La terre plantée, bien plus qu’un simple actif productif, portait une part d’histoire aussi bien familiale que territoriale.
Mais cette image d’Épinal était déjà un peu écornée. Les statistiques des SAFER montrent que la hausse n’a jamais été continue ni uniforme. Le marché a connu des années de contraction (2009-2011), avant de reprendre (2012). Les acheteurs ont aussi changé de tête. La part des viticulteurs a presque diminué de moitié en trente ans, au profit de sociétés qui portent un foncier de plus en plus lourd financièrement. Outil de travail pour le vigneron, la vigne est devenue placement pour qui investit.
Aujourd’hui : une valeur inégalement corrigée
On assiste depuis deux ans à un véritable tremblement de terres, dont l’onde se propage naturellement jusqu’aux prix à la vigne. Seules les statistiques des SAFER font ici foi. Au national, les vignes en AOP s’établissent en 2025 à 171 400 €/ha, en baisse de 2,9 % sur un an. Mais ce sont les disparités nouvelles qui frappent. Le bassin bordelais, un genou à terre, accuse un nouveau recul de 24 %, quand le Sud-Ouest dégringole de 28,1 %. Le marché des vignes à eaux-de-vie, lui, plonge littéralement (-54,5 %). A l’inverse, les régions Bourgogne-Beaujolais-Savoie-Jura continuent de progresser (+3,9 %), avec certains prix encore vertigineux. Le grand écart est désormais de 1 à 400. Dans le même temps, le volume des transactions est reparti à la hausse : le malheur des uns (vendant à bas prix) fait le bonheur des autres qui deviennent propriétaires à peu cher.
Mais comment interpréter ces chiffres en pagaille ? Ils disent qu’une moyenne nationale ne veut plus rien dire ; que les inégalités régionales, inexorablement, se creusent. Mais l’actuelle valorisation du foncier viticole ne reflète ni la santé des entreprises viticoles, ni l’anticipation de l’avenir de la filière. Elle est plutôt une photographie instantanée prise avec un retardateur, une sorte de correction de prix restés anormalement élevés. Avec un temps de décalage, le marché s’ajuste à des crises cette fois perçues comme durables. Arracher 39 000 hectares, et prévoir d’en supprimer autant, ce sont des signaux forts qui tétanisent. Cela dit, le prix d’une vigne reste encore largement dominé par son histoire, son classement, sa valeur patrimoniale. Disons-le clairement, les prix observés sont encore loin d’intégrer les transformations auxquelles la viticulture française sera bientôt confrontée.
Demain : une valeur à plusieurs variables
Qu’en sera-t-il à l’avenir sous un soleil satanique ? Amusons-nous, un instant, à lire dans le marc de raisins. Plusieurs critères, à mes yeux, façonneront le prix des parcelles viticoles.
La valeur tiendra d’abord à la capacité productive des terres, donc à la résilience climatique des vignobles. A l’intérieur même des régions, les cartes des terroirs risquent d’être rebattues. Qui sait si les derniers ne seront pas les premiers (crus) ? Les parcelles convoitées hier pour leur exposition ensoleillée, leurs sols secs et drainants, pourraient subir une décote climatique. Tandis que l’altitude, des sols plus profonds dotés d’une réserve hydrique, des conditions thermiques moins chaudes, gagneraient au contraire en plus-value. Mais il faudra, dans l’équation, ajouter la sensibilité au gel printanier, qui touche davantage les bas de coteaux et fonds de vallée.
Autre scénario sur la table : la migration des vignes. Les producteurs délaisseraient les régions méridionales pour des contrées plus septentrionales. On ne parle pas d’un déplacement brutal des appellations, mais d’une modification progressive de la géographie du vin. Le mouvement est lentement, mais sûrement, en marche vers la Bretagne (+ 78 %), la Normandie (+ 74 %), les Hauts de France… Il pourrait modifier en profondeur la valeur du foncier ; des parcelles aujourd’hui dépourvues de toute valeur viticole deviendraient capables d’accueillir l’enracinement futur d’un vignoble. A l’inverse, certains terroirs historiques, trop vulnérables, seraient boudés par les investisseurs ; d’où des prix qui déclinent.
Mais ce grand déplacement n’est pensable que si l’intendance juridique suit. Une terre nue n’est « plantable » qu’avec une autorisation, système de contingentement pérennisé depuis le 18 mars 2026 par le « paquet vin » européen, qui permet de limiter, voire de bloquer les autorisations nouvelles. Vu le marché moribond du vin, les politiques devraient devenir de plus en plus restrictives sur le potentiel de production. On ne pourra implanter au nord que si on détruit au sud. Pour l’heure, ce n’est pas un problème tant on ne parvient pas à compenser les milliers d’hectares arrachés. Reste qu’un éventuel eldorado viticole dépendra autant du climat que des normes.
A cet égard, les règles fixées par les appellations joueront un rôle (premier ? second ?) dans la future valeur des terres à vignes. Traditionnellement, la rigidité du cahier des charges apparaissait comme un facteur de valorisation. Elle garantissait une origine, des pratiques et une identité collective et, par ricochet, la valeur du foncier viticole. Or ce carcan réglementaire pourrait, à l’avenir, empêcher les producteurs de s’adapter à la nouvelle donne climatique. Quelles marges de manœuvres sur l’irrigation, l’introduction de nouveaux cépages, l’arrivée des hybrides, la densité de plantations, la conduite culturale de la vigne, ou encore les pratiques œnologiques ? La valeur économique des terroirs sera donc aussi liée à la plasticité normative d’appellations en quête d’identité.
Dernier paramètre, et non des moindres : le marché de la consommation vinicole. Il s’affaisse au niveau mondial. Au-delà de leur résilience agronomique, les parcelles verront leur valeur dépendre de la demande de vin qu’elles produisent. Si certains styles, certains goûts, certaines gammes, ne trouvent plus buveur, le marché foncier en ressentira durement le contrecoup. Pour le segment des eaux-de-vie, la chute du prix des vignes est déjà en relation directe avec la baisse des exportations.
En résumé, la valeur du foncier viticole risque, demain, d’être bien moins lisible qu’hier. Elle ne pourra plus être déduite de la seule réputation historique d’un terroir. Elle sera un savant mélange des capacités de production, d’adaptation (technique et juridique) et de valorisation commerciale.
Le nouveau numéro de Vinofutur arrive
Abonnez-vous
à la nouvelle saison
→ Recevez chez vous le prochain numéro “Le vin en mouvement”, en octobre 2026.
→ Profitez du tarif de lancement : 35€/an jusqu’au 30 septembre (puis 45€)
→ Accédez à toute la saison Vinofutur : la veille mensuelle + 4 Wineletters (lettre trimestrielle en papier) [août / novembre / février / mai] + l’accès aux articles web pendant 12 mois.

