L’été où l’irrigation du vignoble s’est imposée dans le débat

L’été où l’eau s’est imposée dans le débat viticole

Veille. Le sujet de l’été 2026, dans tous les vignobles français, c’était l’eau. Et c’est entièrement nouveau pour la plupart des experts du vin en France. Technique, agronomique, environnemental, politique, les débats sur l’irrigation du vignoble sont aussi complexes qu’importants, et on va essayer de vous résumer tout ça.

 La veille – 02/09/2026 – J.R.

Ce n’est pas un sujet « de crise »

Oui, 2026 est une année exceptionnellement sèche, une « année charnière » pour le vignoble selon plusieurs experts interrogés. Mais il est fort probable que cela se reproduise. Et, même si le sujet reste « tabou », l’irrigation du vignoble est un signal qui monte depuis quelques années déjà : de 2010 à 2020, on est passé de 3,6 % du vignoble irrigué en France à 8,9 % (source : Agreste). C’est la culture qui voit ses surfaces irriguées augmenter le plus rapidement en France (oui, plus que le maïs). Une année comme 2026 ne crée donc pas le sujet : elle ne fait qu’accélérer un processus déjà bien entamé.

Officiellement, l’irrigation des vignobles d’appellation demeure interdite. Mais certaines ont introduit la possibilité de demander une dérogation. Et dans certains coins, comme Châteauneuf-du-Pape par exemple, c’est devenu une formalité. Je n’ai pas encore réussi à savoir combien de dérogations l’INAO avait accordées cette année. Mais à Bordeaux, 12 appellations l’avaient obtenue à la mi-juillet, dont certaines pour la première fois. C’est un record. (A noter : dans les appellations sous dérogation, chaque domaine souhaitant irriguer doit aussi demander une autorisation préalable.)

Deux contextes très différents

Pour comprendre le débat, il faut savoir qu’il y a deux contextes très différents. Dans les vignobles du Languedoc, de Méditerranée ou du Rhône, l’irrigation est un mode de conduite parmi d’autres, déjà un peu banalisé. Dans l’Hérault, 26 % du vignoble est irrigué par exemple (source : Chambre d’Agriculture Occitanie). Dans ces territoires, il y a une vraie tradition du manque d’eau, et de l’irrigation, souvent gérée collectivement depuis des siècles. Les débats se portent donc sur les techniques d’irrigation (goutte à goutte ou pas ?), et surtout le partage de la ressource et les modes de gouvernance : qui décide ? Autre sujet brûlant : le destin des territoires en voie de désertification qui n’ont pas accès à l’eau, comme les coteaux du Roussillon, par exemple. Il est évident qu’à moyen terme, dans les secteurs les plus extrêmes, le vignoble sera soit irrigué, soit disparu.

Dans les vignobles du Nord et du Sud-Ouest, irriguer le vignoble est encore largement perçu comme une hérésie. L’expertise se porte plutôt sur la gestion du surplus d’humidité : assèchement et drainage des parcelles et lutte contre le mildiou. Les « grands terroirs » (traduction : les plus chers) sont souvent ceux qui « sèchent » le plus vite. Les vignerons ne savent pas irriguer (« ils arrosent », a décrit un observateur dépité). Ils connaissent mal les ressources en eau de leur territoire, puisque l’eau tombait littéralement du ciel. Il n’y a aucune organisation collective du sujet : c’est chacun pour soi. Les discussions portent sur l’intérêt d’irriguer et les impacts sur la qualité du vin « de terroir ».

Cette approche divisée de l’irrigation se retrouve d’ailleurs dans le monde scientifique. À Montpellier, vous trouverez des experts plutôt favorables à l’irrigation du vignoble, Alain Deloire notamment. À Bordeaux, ils sont plutôt contre, Kees van Leeuwen particulièrement. Une manière de dire que, même sur le plan scientifique, le débat est loin d’être tranché.

L’irrigation n’est pas la seule réponse

Évidemment, il y a plein de pratiques et de stratégies pour rendre la vigne plus résistante à la sécheresse : changer de porte-greffe, voire de cépages, planter moins dense, gestion agile des couverts végétaux… Et plus largement, construire des modèles économiques qui tiennent avec de plus petits rendements.

Mais l’irrigation est en train de changer de statut. À Bordeaux, le sujet est désormais sur la table de l’appellation. Mais aussi en Alsace. Il y a deux ans, « c’était une hérésie, maintenant c’est une évidence », explique un vigneron bordelais. Et la vraie question n’est toujours pas résolue : où trouver de l’eau ?

Dans le Sud, les réseaux d’irrigation se développent à vitesse grand V, en priorité pour le vignoble (source : BRL). Et à l’INAO, une commission planche sur l’inversion de la règle : l’irrigation en AOC ne serait plus interdite a priori, mais autorisée et encadrée.

La fin d’une « exception française »

Finalement, une année comme 2026 ne rebat pas vraiment les cartes : elle ne fait qu’accélérer un processus déjà bien entamé. C’est la fin d’une « exception française ».

→ Le mot qui monte : les stockages d’eau hivernale. Ne dites pas « méga-bassine », mais plutôt « retenue collinaire ».

→ Le débat qui vient : les « grands terroirs » d’hier sont-ils ceux de demain ? Que vaut aujourd’hui une parcelle sans réserve d’eau utile ?

→ Et la question à 10 000 $ : est-il bien raisonnable d’utiliser de l’eau rare pour produire du vin… voué à être exporté à l’autre bout du monde ? L’irrigation peut sauver le vignoble… mais faire durer le modèle en place a-t-il un sens dans le monde qui vient ?

Préparez-vous au vin de demain!

 

 

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