Nina Graveline

B003 ⎜ Le vignoble du Languedoc se réduit. Comment faire pour que ça soit une bonne nouvelle ? Nina Graveline

Face aux crises, la filière viticole réduit ses surfaces sans stratégie sélective ni de remplacement, et investit dans le développement de nouveaux marchés, sans réflexion sur les impacts sanitaires et environnementaux de cette stratégie. Pour la chercheuse Nina Graveline, les fonds publics devraient se concentrer non sur le maintien du statu quo, mais sur la recherche des modèles de robustesse de demain.

Les billets – 02/09/26- Nina Graveline

Dans le contexte de polycrise que traverse le monde du vin, mêlant enjeux climatiques et économiques, les politiques publiques et de filière ont apporté des réponses de gestion de crise, de réduction de la capacité de l’outil productif et de restructuration qualitative et quantitative comme cela a déjà été pratiqués lors des différentes crises du passé. Ces réponses peuvent être renforcées et articulées avec d’autres enjeux territoriaux par des plans d’urgence [1] comme ceux qui ont suivi les incendies dans les Corbières à l’été 2025.

Depuis 2020 la mesure principale à la gestion de crise a consisté à l’aide à la distillation des vins des prix soutenus par l’Etat. Cette action quasi immédiate permet de vider les cuves avant la vendange suivante et d’assainir le marché pour maintenir les prix et préserver le chiffre d’affaires total.

Autre outil, le soutien à l’arrachage indique une reconnaissance par les pouvoirs publics, ou en tout cas de la filière, d’une crise structurelle. Cet outil a fréquemment été utilisé par le passé. Il consiste à « rationaliser » l’outil de production régional en éliminant en théorie les parcelles les moins productives. Elle permet une concentration de la production et une standardisation. Mais elle n’adresse ni un besoin de localiser ni la réorientation de la production et on peut s’étonner que cette mesure ne soit pas davantage soumise à des règles d’accessibilité (par exemple exclure les cépages ou terroirs qui sont peu affectés par la crise de marché) ou de conditionnalité (à la diversification comme en Gironde).

L’eau au coeur des tractations

En France, inciter directement à la consommation de vin pour attaquer de front la baisse de la demande est très encadré et “sociétalement” peu acceptable. Mais des réponses qui visent la demande existent. C’est le cas des soutiens à l’export ou la reconquête des marchés du contrat de filière de la Région Occitanie. Cette stratégie répond à une logique consumériste : face à la surproduction, il faut provoquer de la (sur)consommation – et non accompagner la diminution de la production [2]. Ces mesures devraient se confronter, parce qu’il s’agit d’alcool, à des enjeux de responsabilité et d’éthique en lien avec la santé et à des questions écologiques liés à l’export (émissions de gaz à effet de serre).

Les réponses aux risques climatiques s’inscrivent davantage dans une démarche de long terme et doivent aider les producteurs à s’adapter agronomiquement (variétés) et économiquement (assurance, diversification). Il s’agit d’expérimenter et de diversifier. Le contrat filière de la région Occitanie [3] intègre bien quelques mesures visant à accompagner l’adaptation du vignoble au changement climatique, mais les montants restent modestes.

Faire durer le modèle encore un peu

Dans cette région, c’est d’abord l’accès à des ressources en eau qui est au cœur des tractations: elle permet d’augmenter la productivité à la surface et la performance théorique des exploitations. La labellisation de l’Occitanie en territoire d’expérimentation, fin 2025, et le contrat de filière, devraient faciliter la réalisation d’ouvrages de stockage d’eau. Aqualittoral, projet d’extension d’AquaDomitia, a validé sa première phase d’intérêt. Pourtant, la faisabilité technique n’est pas assurée car les ressources diminuent sous l’effet du changement climatique, ce qui laisse craindre une solution non pérenne pour la viticulture, activité non prioritaire dans un futur plus instable. Ces stratégies témoignent d’une quête de robustesse. Mais elles n’intègrent pas de vision renouvelée pour le territoire, et n’envisagent finalement pas ou très peu de transformations [4]. Il s’agit de faire durer le modèle actuel encore un peu.

Il existe pourtant des solutions transformantes à la fois dans et à l’extérieur de la filière. Cela passe par exemple à travers la réorientation de la production vers des marchés porteurs (boissons sans alcool, protocoles écologiques), ou l’accélération de l’intégration dans les appellations de nouveaux cépages ou pratiques (densité, agroforesterie). A l’extérieur, cela passe par la diversification des activités et des revenus (autres cultures, oenotourisme…), comme par exemple avec le Plan Agriculture Méditerranée.

Mais la réalité de ce panorama, c’est que davantage d’efforts sont mis sur les réponses réactives que sur l’anticipation à moyen/long terme. Entre transformer la filière et préserver ses fonctionnements actuels, la balance penche vers le maintien du statu quo. L’enjeu est pourtant d’éviter les mal-adaptations et de ne pas retarder la transformation nécessaire via un verrouillage économique, favorisé par la multiplication des plans de gestion de crise.

Renouveler notre vision des territoires viticoles et de la contribution de ces terroirs

On peut s’étonner que les problèmes climatiques, économiques et les enjeux écologiques et de santé publique ne soient jamais traités conjointement. Pour penser résilience des domaines, filières, territoires il faut trouver des stratégies qui combinent la prise en compte de ces réalités : marché & climat & écologie & santé. Et donc à adopter une attitude plus stratégique que réactive.

Dès lors, l’équation à résoudre pour les politiques publiques serait de soutenir une filière qui assume une baisse de consommation (d’alcool) planifiée, via la recherche de qualité, la diversification des produits et des activités, afin de maintenir les valeurs (marchandes, paysagères, patrimoniale) tout en minimisant les coûts écologiques et de santé.

Le problème majeur de ce scénario est la baisse du chiffre d’affaires et de la valeur ajoutée du secteur et les emplois associés. Il faut travailler à identifier les modèles qui préservent cette valeur – pas seulement marchande – mais aussi qui préservent, voire créent des emplois. La stratégie passe également par le consommateur, qui doit être informé pour reconnaître pleinement ce qui se joue dans l’avenir du vin du Languedoc.

[1] Avec un soutien aux investissements ou trésorerie des exploitations ou des coopératives et soutien des nouveaux projets hydrauliques L’Occitanie renforce la lutte contre les aléas climatiques – Région Occitanie / Pyrénées-Méditerranée
[2] cf Jeanne Guien dans Le désir de Nouveautés, citée dans le billet de Parrique Bonne fin du capitalisme (et Joyeux Noël !).
[3] laregion.fr/IMG/pdf/d/e/9/dp-ap241219-viticulture.pdf
[4] Meuwissen et al. 2019 donne trois attributs à la résilience : la robustesse, l’adaptation, la transformation.
La bio
Nina Graveline est chercheuse et économiste agricole et de l’eau à INRAE, et basée à Montpellier. Ses travaux portent sur l’adaptation de l’agriculture et la gestion de l’eau au changement climatique et à la notion de résilience.

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