Retour à Pomerol : derrière l’affaire Lafleur un histoire d’eau
Dans le vignoble bordelais, les vendanges 2025 ont été agitées par la sortie du château Lafleur de l’appellation Pomerol. Derrière le buzz, on a peu parlé de ce qui a motivé cette sortie fracassante : l’irrigation. Un sujet aussi tabou que central pour l’avenir de Bordeaux. Enquête en quatre épisodes dans les coulisses de « l’adaptation du vignoble ».
🔓 Enquête / Volet 1/4- 04 février 2026 – Julie Reux – ⏱ 10 minutes de lecture
1 : La gifle, les datas et l’eau, ou comment Lafleur a largué les amarres.
2 : Comment Pomerol met l’irrigation sous le tapis
3 : Irriguer à Bordeaux, est-ce bien raisonnable ?
4 : Et l’eau dans tout ça ?
Sur les petites routes de Pomerol, en ce mois d’octobre 2025, tout est à sa place : vignes jaunies en repos post-vendanges, tracteurs affairés et châteaux cossus. Bienvenue dans cette portion de la rive droite du vignoble bordelais qui ne connaît pas (vraiment) la crise. L’hectare de vignes s’affichait en moyenne à 2 millions d’euros en 2023, des domaines mythiques sont valorisés à 1 milliard d’euros et les vins vendus plusieurs milliers d’euros sont monnaie courante. Une autre galaxie, ou presque. Celle, nous murmure-t-on, de l’excellence à la Française, le top du top, pour les siècles des siècles, sur 780ha de merlot et de cabernet.
Cette façade so bling s’est fissurée en septembre avec l’annonce que l’un de ses fleurons, le discret château Lafleur, quittait l’appellation Pomerol, de son plein gré et en pleine conscience des conséquences de ses actes. Exit Pomerol et château sur l’étiquette, et désormais, on dira vin de France et Lafleur tout court. La décision, annoncée par communiqué de presse, a stupéfait le mondovino : quelle folie peut pousser un domaine établi à renoncer à un nom aussi prestigieux (et rémunérateur) que Pomerol ? Certains y ont vu le signe précurseur d’un effondrement du vieux système des appellations régenté par l’INAO. D’autres celui du triomphe de l’individualisme et du « buzz médiatique » sur la discrétion et le corporatisme qui siéent à cette partie du vignoble. En un mot comme en cent : une provocation.
Vingt ans de réflexion
Derrière le bruit médiatique, le message envoyé par Baptiste et Julie Guinodeau, les propriétaires de Lafleur, se veut pourtant tout autre : le couple de vignerons explique son choix par « l’adaptation au changement climatique », et le besoin impérieux d’irriguer. Or non seulement l’explication ne convainc guère, mais elle aggrave le cas des Guinodeau. Pour les œnophiles, l’irrigation est en effet un des grands tabous de la viticulture en France, un des seuls pays au monde où cela reste interdit pour les vins d’appellation. En 2020, près de 9% du vignoble français était irrigué (source Agreste), contre 41% en Espagne, ou 83% en Australie. A Bordeaux, il n’existe même pas de données, pour l’instant.
Chez Lafleur, l’histoire de l’été 2025 commence peut-être en réalité dès 2003, par « une gifle qu’on ne comprend pas, relate Baptiste Guinodeau. C’est juste une canicule très courte, une petite semaine de température très haute, même pas une sécheresse. » Cet été-là, un record à 40,7°C est enregistré dans le vignoble bordelais le 4 août.
Backstage
Cette enquête a démarré à l’automne 2025, par une longue rencontre avec Baptiste Guinodeau, directement au domaine. Le vigneron, ravi de parler du sujet de l’irrigation, a pris le temps d’expliquer en détail sa démarche dans un discours très construit. Plusieurs personnes ont été contactées, et toutes ont répondu sans difficultés. Sauf Kees Van Leuween, qui a décliné l’entretien, en renvoyant vers son article dans l’Union Girondine.
L’enquête a convoyé beaucoup de rumeurs, de suppositions, d’insinuations. Dans ce petit monde aux grands enjeux, le discours s’arrête souvent au « politiquement correct » des gens qui préfèrent laver leur linge sale en famille… mais qui n’hésitent pas, si l’occasion leur est donné, de régler quelques comptes par journaliste interposé.
Ce que l’on retiendra : le vignoble bordelais manque de toute évidence de compétence et d’expérience sur le sujet de l’irrigation, complètement nouveau. Ce qui laisse un angle mort assez confortable à ceux qui ont encore la capacité de se projeter dans l’avenir, coûte que coûte.
1 : La gifle, les datas et l’eau, ou comment Lafleur a largué les amarres.
2 : Comment Pomerol met l’irrigation sous le tapis
3 : Irriguer à Bordeaux, est-ce bien raisonnable ?
4 : Et l’eau dans tout ça ?
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