Retour à Pomerol : comment mettre l’irrigation sous le tapis (2/4)
Deuxième épisode (sur 4) de notre enquête sur les coulisses de « l’affaire Lafleur ». On revient cette fois sur ce qui s’est passé dans l’appellation Pomerol, sous la pression d’une sécheresse grandissante. Avec un petit détour en 2022…
🔓 Enquête / Volet 2/4- Février 2026 – Julie Reux – ⏱ 10 minutes de lecture
1 : La gifle, les datas et l’eau, ou comment Lafleur a largué les amarres.
2 : Comment Pomerol met l’irrigation sous le tapis
3 : Irriguer à Bordeaux, est-ce bien raisonnable ?
4 : Et l’eau dans tout ça ?
Ne dit-on pas que les années en 5 sont d’excellents millésimes ? Fin juin 2025, la saison de vignes s’annonçait en tout cas très belle à Bordeaux. Après l’ingrat 2024 et dans un contexte général carrément sinistre, ce n’est pas une petite canicule précoce de quelques jours qui allait faire peur aux vignerons de Pomerol. Alors que quelques flaques d’eau sur la route…
« En juin, plein de gens ont vu de l’eau qui coulait sur la route en bas de la parcelle de Lafleur et en ont été choqués. J’ai reçu des coups de fil, rapporte Jean-Luc Barreau, vigneron et responsable de la commission technique de l’appellation Pomerol. On ne peut pas dire que c’était discret. » Irriguer ses vignes, en juin et sans même se cacher ! « Un choc à Pomerol, convient Jean-Luc Barreau. Mais pas dans le sens où vous l’entendez. Peut-être que Lafleur a voulu mettre un coup de pied dans la fourmilière, pour que ça réveille [l’appellation]. Je pense qu’il espérait que d’autres le suivraient. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. »
[ANNEXE] Le protocole de l’INAO
Comme partout en France, l’irrigation du vignoble d’appellation Pomerol est interdite par le Code Rural. Mais des dérogations sont parfois possibles jusqu’à la récolte (et au plus tard le 15 septembre), et même de plus en plus courantes. En 2025, 51 dérogations ont ainsi été accordées en France, dont quatre à Bordeaux (Pessac-Léognan, Margaux, Moulis et Pomerol). Mais pour que l’INAO donne son feu vert, plusieurs conditions doivent être remplies.
→ D’abord, il faut que l’AOP ait introduit cette possibilité dans son cahier des charges. A Pomerol, c’est chose faite depuis l’automne 2021. D’autres ODG (organismes de gestion d’AOP) bordelaises ont intégré la possibilité réglementaire de dérogations : Pessac-Léognan dès 2016, Lalande-Pomerol (en 2019), Saint-Emilion (en 2021), Entre-Deux-Mers depuis 2022.
→ Deuxième condition : que les producteurs intéressés se signalent auprès de leur ODG (qui transmet la requête à l’INAO) avant le 15 mai, au cas où. Seuls les producteurs qui ont fait cette demande pourront bénéficier d’une dérogation, si elle est attribuée. A Pomerol, en 2025, « sept ou huit » producteurs, selon Jean-Luc Barreau, de l’ODG, se sont signalés. A noter : Lafleur n’en faisait pas partie, et Saint-Emilion n’a pas envoyé de demande.
→ Troisième condition : que l’ODG, sur demande d’un ou plusieurs producteurs, sollicite l’INAO pour une visite technique de terrain. « Trois ou quatre producteurs ont demandé une visite de l’INAO », explique Jean-Luc Barreau.
→ Quatrième condition : la visite de l’INAO. « L’inspecteur est venu à Pomerol le 16 juillet et a décidé que l’état de la vigne ne justifiait pas de dérogation », explique Laurent Fidèle, de l’INAO. Fin de l’histoire.
→ Cinquième condition : qu’aucune restriction n’ait par ailleurs été émise dans le cadre de la Loi sur l’Eau. En 2025, le préfet de la Gironde a placé le territoire de Pomerol (bassin-versant de la Barbanne-Lavié-Palais) en état de crise du 16 juillet jusqu’à la fin octobre. Arroser son jardin la journée, remplir sa piscine ou laver sa voiture était interdit. Mais les restrictions ne concernaient pas l’eau du robinet, mais seulement les eaux de surface (les rivières), avec tellement de spécifications que l’INAO renvoie vers la DDTM pour savoir si oui ou non l’irrigation du vignoble était possible.
→ A noter : les producteurs qui obtiennent l’autorisation d’irriguer doivent déclarer à l’INAO quand et comment ils le font. Chaque opération est donc dûment enregistrée par l’administration.
1 : La gifle, les datas et l’eau, ou comment Lafleur a largué les amarres.
2 : Comment Pomerol met l’irrigation sous le tapis
3 : Irriguer à Bordeaux, est-ce bien raisonnable ?
4 : Et l’eau dans tout ça ?
Backstage
Cette enquête a démarré à l’automne 2025, par une longue rencontre avec Baptiste Guinodeau, directement au domaine. Le vigneron, ravi de parler du sujet de l’irrigation, a pris le temps d’expliquer en détail sa démarche dans un discours très construit. Plusieurs personnes ont été contactées, et toutes ont répondu sans difficultés. Sauf Kees Van Leuween, qui a décliné l’entretien, en renvoyant vers son article dans l’Union Girondine.
L’enquête a convoyé beaucoup de rumeurs, de suppositions, d’insinuations. Dans ce petit monde aux grands enjeux, le discours s’arrête souvent au « politiquement correct » des gens qui préfèrent laver leur linge sale en famille… mais qui n’hésitent pas, si l’occasion leur est donné, de régler quelques comptes par journaliste interposé.
Ce que l’on retiendra : le vignoble bordelais manque de toute évidence de compétence et d’expérience sur le sujet de l’irrigation, complètement nouveau. Ce qui laisse un angle mort assez confortable à ceux qui ont encore la capacité de se projeter dans l’avenir, coûte que coûte.
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